Les directrices de centres de ressources familiales, les infirmières, les responsables des programmes d’intervention précoce et les travailleurs sociaux auprès de la petite enfance ont indiqué que, à quelques exceptions, les besoins en matière de développement de la petite enfance francophone au Nouveau-Brunswick sont comblés. En effet, les interventions sociales dans le domaine sont nombreuses et couvrent presque tous les besoins en matière de petite enfance. Les soins de santé et les services sociaux sont assez nombreux et développés pour offrir à presque tous les enfants en bas âge le moyen de s’épanouir pleinement. Les interventions sociales sont universelles. Les services des infirmières, des médecins, des travailleurs sociaux et des organismes communautaires (p. ex. : les Centres de ressources familiales) sont offerts à tous les enfants en bas âge. Ainsi, le système néglige peu d’enfants par cause de pauvreté, du moins en principe.
Il existe néanmoins quelques lacunes. En voici les principales :
- un manque d’orthophonistes, de psychologues, de spécialistes en autisme, etc.;
- un manque de suivi auprès des enfants à risque une fois à l’école;
- un manque de valorisation du fait français et des droits scolaires;
- un manque de garderies;
- un manque de valorisation de la littératie familiale;
- un manque de transport en commun dans les régions rurales;
- plusieurs enfants ne profitent pas des renseignements et des services publics
La septième lacune mérite un traitement particulier. Selon les experts, elle existe pour plusieurs raisons : les parents, en particulier ceux qui bénéficient de prestations de bien-être, se méfient des travailleurs sociaux et des autres employés gouvernementaux; ils ne connaissent pas tous les services qui leur sont offerts; ils ne sont pas au courant des renseignements contenus dans les dépliants et les autres documents; ils sont trop peu alphabétisés pour comprendre le matériel ou le traduire en pratiques courantes; etc.
La méfiance des gouvernements mérite un exposé plus détaillé. Surtout parce que, selon plusieurs experts, elle touche maintenant les Centres de ressources familiales et les autres organismes locaux financés par le gouvernement. Certains organismes ont réussi à contrer cette méfiance en mettant sur pied des programmes. Par exemple, des gestionnaires demandent à certains parents ayant déjà bénéficié des services du centre d’accompagner d’autres parents réticents. Ce genre de parrainage réduit la méfiance. D’autres ont organisé des services de relève pour permettre aux nouveaux parents de suivre des cours d’habiletés parentales ou aux parents célibataires de profiter d’une soirée de répit alors que leurs enfants sont gardés par d’autres parents.
Les experts sont restés muets quant aux solutions au problème de méfiance des agents du gouvernement et ont affirmé que, peu importe l’effort, certains parents et enfants nous échapperont malgré tout. Ils ont néanmoins indiqué qu’une animation proactive pourrait combler les besoins d’alphabétisme familial, de valorisation du fait français et des droits scolaires et de diffusion des renseignements et des services offerts aux parents et enfants.
Quoi qu’il en soit, les enfants qui nous échappent sont plutôt rares. Nous sommes bien plus proches d’un système complet et universel qu’il y a quarante ans. Les 24 experts ont néanmoins cerné 29 besoins à combler. Nous les regroupons sous cinq thèmes :
- l’animation proactive auprès des parents pour assurer le développement de leurs enfants en bas âge;
- la promotion de la langue, de la culture et de l’éducation en français;
- l’intégration des efforts gouvernementaux et communautaires;
- l’élimination des obstacles systémiques (ex : moyen de transport en régions rurales);
- l’ajout ou l’amélioration des services nécessaires (ex : garderies, services spécialisés
| 29 BESOINS CERNÉS PAR LES 24 RÉPONDANTS | MENTION AUTONOME | MENTION SUGGÉRÉE |
| Animation proactive auprès des parents (49) | 35 | 14 |
| 1 - | animation personnelle dans chacune des communautés | 10 | 0 |
| 2 - | formation de clubs locaux autonomes de parents | 7 | 9 |
| 3 - | sensibilisation des parents au moyen de rencontres individuelles | 7 | 0 |
| 4 - | diffusion des renseignements à tous les parents | 5 | 5 |
| 5 - | développement de la confiance en soi des parents | 5 | 0 |
| 6 - | encouragement des pères à jouer un rôle plus actif | 1 | 0 |
| Promotion du fait français (43) | 38 | 5 |
| 1 - | promotion des droits scolaires (article 23) | 13 | 5 |
| 2 - | services/renseignements gouvernementaux en français | 9 | 0 |
| 3 - | livres, disques, vidéos, logiciels en français | 8 | 0 |
| 4 - | adaptation des programmes et services à la culture française | 5 | 0 |
| 5 - | recherches sur les particularités francophones | 2 | 0 |
| 6 - | réseautage des divers intervenants francophones du pays | 1 | 0 |
| Intégration des efforts (42) | 36 | 6 |
| 1 - | intégration des efforts des divers intervenants par province (fédéral/provincial/régional/communautaire) | 10 | 0 |
| 2 - | coordination régionale des efforts afin d’éviter les dédoublements | 9 | 6 |
| 3 - | établissement de partenariats avec les gouvernements et organismes locaux | 6 | 0 |
| 4 - | élaboration d’un modèle holistique d’intervention parentale | 4 | 0 |
| 5 - | inventaire de « qui fait quoi et comment » | 3 | 0 |
| 6 - | regroupement de tout le matériel disponible au sein d’une seule trousse pour les nouveaux parents | 2 | 0 |
| Élimination des obstacles systémiques (32) | 32 | 0 |
| 1 - | animation personnelle dans chacune des communautés | 10 | 0 |
| 2 - | transport des parents pauvres/ruraux | 8 | 0 |
| 3 - | élimination de la peur de certains parents vis-à-vis des gouvernements | 7 | 0 |
| 4 - | accompagnement des parents lors de leur première visite | 4 | 0 |
| 5 - | encouragement de la clientèle à risque, mais inclusion des autres | 2 | 0 |
| 6 - | mise en place de services de relève pour les parents | 1 | 0 |
| Ajout ou amélioration des services nécessaires (29) | 25 | 4 |
| 1 - | garderies universelles (valorisation, professionnalisation, etc.) | 6 | 2 |
| 2 - | valorisation de la littératie familiale | 6 | 1 |
| 3 - | augmentation des soins de santé (orthophonistes, psychologues, etc.) | 6 | 0 |
| 4 - | suivis après l’entrée à l’école | 4 | 0 |
| 5 - | services sociaux adaptés aux âges de développement | 3 | 1 |
| * les besoins soulignés sont ceux qui étaient suggérés par notre revue des diverses littératures |
Il est important de souligner qu’un des besoins (l’animation personnelle dans chacune des communautés) chevauche les thèmes 1 et 4. Le tableau montre l’importance relative des besoins exprimés. Il distingue entre les besoins autonomes (les besoins cernés par les répondants de leur propre initiative) et les besoins suggérés (les besoins possibles que nous avons cernés et qu’ils ont confirmés). En outre, la majorité des besoins ont été exprimés de façon autonome. Cela reflète le fait que les personnes interviewées sont des experts dans le domaine. Grâce à leur expérience, ils savent ce qui manque.
L’animation proactive auprès des parents est le besoin qui a recueilli le plus grand nombre de mentions. Ce besoin générique a reçu 49 mentions. Presque tous les répondants ont indiqué, d’une façon ou d’une autre, que des rencontres individuelles entre les intervenants secondaires et les parents est la meilleure façon d’assurer le succès des programmes gouvernementaux ainsi que la transmission et la compréhension efficaces des documents gouvernementaux et des résultats des recherches scientifiques. De plus, les rencontres individuelles permettent de valoriser les droits scolaires et les garderies. Plusieurs experts ont ajouté que le travail quotidien des intervenants secondaires (travailleurs sociaux, infirmières-hygiénistes, médecins) était trop exigeant pour leur laisser le temps et la possibilité de diffuser et d’expliquer aux parents le contenu des documents et les objectifs des interventions gouvernementales et communautaires visant à soutenir le travail des parents auprès de leurs enfants en bas âge. Selon la plupart des répondants, seule la création de groupes locaux (p. ex. : clubs de parents autonomes) qui auraient le mandat de rencontrer les nouveaux parents, de les sensibiliser et de les appuyer pourrait combler ce besoin générique et seuls des bénévoles bien formés pourraient s’occuper d’une charge aussi lourde.
Deux résultats additionnels confirment l’importance de ce besoin. En premier lieu, le regroupement de trois besoins précis semblables (l’animation personnelle dans les communautés, la sensibilisation des parents par l’entremise de rencontres individuelles et la diffusion des renseignements auprès de tous les parents) donnerait un résultat impressionnant : 22 des 24 répondants ont indiqué qu’une animation proactive et personnelle auprès des parents était nécessaire. Autrement dit, malgré certaines nuances entre ces trois besoins précis, les répondants ont clairement indiqué que des rencontres intimes étaient nécessaires pour assurer le succès des interventions sociales. D’une part, ces rencontres permettent d’expliquer les interventions aux jeunes parents. On peut simplifier le vocabulaire, voire le « traduire en chiac » pour les parents ayant de la difficulté à lire le bon français, trouver des exemples concrets, adapter les programmes aux circonstances des parents et de leurs communautés. D’autre part, on peut mieux personnaliser les renseignements que ne le peuvent les médias de masse employés pour diffuser les renseignements afférents aux interventions sociales (dépliants, vidéos, annonces, etc.). En second lieu, l’animation proactive a reçu le plus de mentions suggérées (14). En fait, l’animation proactive auprès des parents francophones a reçu plus de mentions suggérées que l’ensemble des autres besoins (13). Pour ces deux raisons, selon les experts, il semble évident que ce besoin soit nécessaire.
La promotion du fait français a reçu le plus de mentions autonomes. La promotion du fait français auprès des parents d’enfants en bas âge francophones au Nouveau-Brunswick semble donc un besoin évident. Pourtant, les intervenants gouvernementaux, tant fédéraux que provinciaux, sont les seuls au Canada qui ont pour mandat explicite la promotion du fait français. En effet, les législations fédérale et provinciale sur les langues officielles, ainsi que la Charte canadienne des droits et libertés qui les encadre, sont parmi les plus proactives de la planète. Par ailleurs, les gouvernements du Canada et du Nouveau-Brunswick publient leurs dépliants et divers documents en français.
Le gouvernement provincial, en particulier, embauche du personnel bilingue pour desservir les parents et leurs enfants en bas âge. En effet, on retrouve des médecins, des infirmières-hygiénistes, des orthophonistes, des travailleurs sociaux et des psychologues bilingues dans les régions à forte concentration acadienne.
Selon les répondants, il y aurait toutefois certaines lacunes : dans certaines régions, il manque d’orthophonistes ou de psychologues bilingues, alors que dans d’autres régions, les infirmières-hygiénistes sont des anglophones unilingues.
De plus, la plus importante mention autonome révèle que plusieurs intervenants francophones déplorent le manque de promotion des droits scolaires. Selon plusieurs d’entre eux, la minorité francophone du Nouveau-Brunswick est toujours victime d’assimilation et ne peut se permettre un laxisme. Le statu quo joue au détriment des francophones. Une intervention sociale leur semble nécessaire pour promouvoir le fait français, surtout auprès des familles francophones garantes de l’avenir de la langue et la culture françaises. Selon ces intervenants, la situation ne semble pas encore critique, mais la majorité d’entre eux, de façon autonome, ont indiqué que quelque chose doit être fait avant que l’assimilation ne devienne épidémique.
En particulier,
il existe un besoin de promotion des droits scolaires minoritaires. En fait, ce besoin est celui ayant recueilli le plus grand nombre de mentions autonomes (13) et le plus grand nombre de mentions totales (18) parmi les 29 besoins. De plus, 16 des 24 répondants (66,7 %) ont indiqué, de façon autonome ou suggérée, que les parents d’enfants en bas âge francophones devraient être informés de leurs droits scolaires.
Certains ont même affirmé que c’était un droit d’être informé de ce droit. Ainsi, les intervenants qui négligent d’informer les parents francophones des droits conférés par l’article 23 nieraient ces droits aux parents. Il faut donc offrir de façon proactive les renseignements objectifs indiquant et expliquant aux parents leur droit à l’école française dans l’intérêt de leurs enfants en bas âge. Certains ont suggéré la production et la diffusion, dès la naissance, de dépliants et de vidéos à tous les parents ayants droit.
Cela éviterait la situation surprenante qu’on retrouve présentement lors de l’examen des enfants de trois ans et demi administré par les infirmières du ministère provincial de la Santé et du Mieux-Être à l’intention du ministère de l’Éducation. Certaines de ces infirmières qui rencontrent des enfants en bas âge francophones ayant certaines difficultés avec la langue française, en particulier ceux dont les parents sont exogames, suggèrent à ces parents d’inscrire leurs enfants à l’immersion française plutôt qu’à l’école française à laquelle ils ont un droit constitutionnel. Au lieu que ces infirmières proposent une telle solution subjective, certains experts suggèrent qu’elles devraient tout simplement distribuer un dépliant ou un vidéo et aiguiller les parents vers un organisme local de promotion du fait français pour obtenir de plus amples renseignements. Ainsi, l’élimination par le gouvernement provincial de sa promotion négative de l’éducation en français est donc tout aussi importante que sa promotion proactive positive à son égard.
Par ailleurs, plusieurs experts interviewés ont souligné la nécessité d’intégrer les efforts des intervenants secondaires , d’éliminer les obstacles systémiques et d’ajouter/améliorer les services nécessaires. Notre analyse des interventions sociales existantes avait révélé la possibilité de certains dédoublements (voir l’annexe E). Selon la plupart des intervenants, toutefois, ces dédoublements sont très rares. Et ceux qui ont affirmé que plusieurs organismes dans la même région menaient des programmes semblables ont aussitôt précisé que cela représentait un heureux problème : mieux vaut que plusieurs ministères et organismes communautaires interviennent, que pas assez.
Les cours d’habiletés parentales dans le Grand Moncton illustrent ce dilemme. Présentement, le Centre de ressources familiales du Grand Moncton et le ministère des Services familiaux et communautaires offrent certains cours d’habiletés parentales. Or, ils ne les offrent pas dans les mêmes communautés. Ce qui fait que le dédoublement de programmes évite le dédoublement de communautés. Par conséquent, deux fois plus de communautés sont desservies sans causer d’ennuis.
La plupart des experts ont aussi indiqué que, dans plusieurs régions, les responsables d’organismes d’intervention secondaire se rencontrent, de façon formelle ou informelle, pour échanger des renseignements et réduire les dédoublements. De plus, plusieurs de ces responsables siègent au bureau de direction d’autres organismes. En fait, nous avons repéré trois régions où plusieurs intervenants secondaires siègent au bureau de direction d’autres organismes d’intervention. Ce dédoublement de temps de réunion leur semble toutefois bien plus bénéfique que des rencontres au hasard.
Malgré ces progrès récents, quinze répondants ont souligné le besoin d’assurer une coordination régionale des efforts respectifs. Les rencontres formelles ou informelles sont donc encore trop rares dans plusieurs régions. Ou encore, ces rencontres ne comblent pas tous les besoins d’intégration. Ou enfin, l’intégration se fait un peu aux échelons provinciaux, régionaux et locaux alors qu’elles devraient se faire d’abord et avant tout à l’échelon régional. Toutes ces nuances se retrouvent dans nos notes d’entretien. Elles indiquent que les gouvernements fédéral et provincial devraient conjuguer leurs efforts et en assurer le succès grâce à une collaboration régionale (p. ex. : Péninsule acadienne, Chaleur, Restigouche, Edmundston/Grand-Sault, Kent, Grand Moncton, etc.).
En fait, la plupart des experts ont souhaité une intégration des efforts au niveau communautaire. Or, étant donné qu’une intervention dans chaque communauté exigerait des fonds publics faramineux, ces experts suggèrent plutôt l’alternative régionale. Cela ne veut pas dire qu’un seul organisme devrait coordonner toutes les interventions sociales dans le domaine de la petite enfance dans chaque région du Nouveau-Brunswick. Cela veut plutôt dire que tous les intervenants secondaires devraient concerter leurs efforts.