Blogue du parent

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lundi 13 juin 2011

L'école aux souliers à pointure deux

Par Jeannine Maillet-LeBlanc

Il était une fois, dans une province qui avait jadis connu une économie fleurissante, un système d’éducation très particulier. Ses dirigeants, sûrs d’eux-mêmes, avaient pris la liberté de créer un modèle scolaire à partir de souliers à pointure deux. Pour que tous les élèves soient traités égaux, on fournissait ces souliers que tous et chacun se voyaient dans l’obligation de porter, dès leur rentrée à la maternelle et ce jusqu’à la fin de leurs études secondaires. Certains enfants trouvaient tellement inutile qu’on leur fournisse des chaussures et auraient volontairement apporté leurs propres souliers à l’école, mais la loi scolaire leur interdisait d’agir ainsi. Il était clair, car il avait été signé, que tous les élèves porteraient des souliers de pointure deux dans les écoles publiques de la province, sans exception. 

Cette loi servait les intérêts d’un certain groupe d’élèves, en minorité. Voyez-vous, ceux à qui le soulier de pointure deux convenait si bien, se portaient à merveille en milieu scolaire. Ils se sentaient confortables en tout temps, étaient toujours prêts à entreprendre de nouveaux défis, arrivaient chez eux détendus après une longue journée achalandée et quoi de mieux, ils faisaient partie d’un groupe de jeunes qui montaient à tous les ans, sur un podium afin d’y recevoir un certificat d’excellence en éducation. Oui, la vie de ces élèves était rose. Leurs parents, satisfaits des ramifications qu’avaient eues ces démarches en éducation, avaient conclu qu’ils n’avaient plus à s’impliquer auprès de leurs écoles puisqu’on pouvait clairement faire confiance à ce système scolaire qui remplissait leurs attentes; la réussite et le bien être de leurs enfants chéris. Toutefois, en dépit de ce succès, une petite chose leur échappait toujours. Ils n’arrivaient pas à comprendre pourquoi d’autres jeunes en voulaient tellement à leurs enfants élites, et passaient par l’intimidation pour faire valoir leur point.

De leurs côtés, les enfants à qui les souliers de pointure deux ne convenaient pas, ne semblaient pas si heureux à l’école. Les élèves aux plus grands pieds réclamaient une pointure trois, quatre, cinq, six, sept et ainsi de suite. Mais, il n’y avait rien à y faire, tous devaient se conformer à la loi, la même pointure de soulier pour tous et chacun. Les conséquences de cette décision mal songée créa une nouvelle catégorie d’élèves à l’école, les exclus. Ces jeunes à qui les petits souliers ne convenaient pas avaient très mal aux pieds et développaient des ampoules sur les talons, des bobos dû à l’écrasement des orteils, des maux de tête, des problèmes de posture et quoi d’autre. Ces jeunes n’arrivaient plus à se concentrer en salle de classe tellement leurs douleurs aux pieds s’intensifiaient de jour en jour. À la maison, leurs parents ne trouvaient plus les ressources nécessaires pour arriver à soigner les pieds de leurs enfants. Ils avaient recours à des spécialistes mais rien n’y faisait. Leurs jeunes continuaient d’arriver à la maison, les pieds blessés, leur énergie battue d’une longue journée et se sentaient complètement désintéressés de retourner en salle de classe. Petit à petit, ces élèves ont perdu confiance en eux, se sont mis à faire des cauchemars et par conséquent, détester l’école. 

Un troisième groupe d’élèves faisait face à un différent défi. Ceux pour qui les souliers étaient trop grands, nos enfants aux petits pieds, ne semblaient pas plus heureux que ces derniers. De très jeunes individus se voyaient dès leur première rentrée scolaire, faire face à un défi de grande taille. Oui, leurs souliers étaient trop grands. Ils n’arrivaient pas à avancer comme les autres. On les voyait rarement lever la main pour participer aux apprentissages en classe. Non, il faisait trop beau assis à son pupitre, à relaxer leurs pieds endormis par la douleur. Ils évitaient toute activité physique puisqu’ils avaient de la difficulté à se tenir debout et trébuchaient constamment en accrochant les autres dans les corridors et en cour de récréation. On leur colla vite une étiquette au front, les malcommodes. Les responsables en éducation leur ont assigné des psychologues scolaires, des mentors, des aides-enseignantes, des intervenants. Leurs dossiers sont devenus plus lourds que le portefeuille du système scolaire de la province. À la maison, ces jeunes ont trouvé d’autres moyens de s’occuper. Les jeux vidéo sont devenus leur seul recours. À ça, au moins, ils pouvaient exceller. Ces jeunes sont devenus des élites en la matière puisqu’ils y ont investi toute leur énergie. Nos dirigeants ont conclu qu’il fallait peut-être bâtir des gros immeubles dans les communautés, garnis de jeux vidéo (casinos), pour mieux servir ces oubliés.

Un jour, un immigrant chaussant une pointure quatre en soulier s’est inscrit à l’école. Après avoir subi des malaises aux pieds, à la tête et au dos pendant quelques jours, il a réfléchi et a réussi à en définir la cause. Selon son jugement, on ne lui avait pas fourni les bons souliers. Pour mieux fonctionner en milieu scolaire, il savait qu’il devait se chausser de pointure quatre, puisque ses pieds le réclamaient. Accompagné de ses parents, il décida de faire appel aux responsables en éducation. Ceux-ci ont dû former des comités de réflexion et inviter la population à y participer. Les parents des élèves en détresse y ont déposé la proposition suivante. On proposa de laisser le choix à tous les élèves de la province de porter les souliers appropriés et de laisser tomber les souliers de pointure unique, devenus moins populaires. On leur proposa aussi de consulter les jeunes, leurs parents et les éducateurs, qui sont devenus les vrais experts en matière de soulier, avant d’assigner une chaussure particulière à leur enfant.

Après de longues discussions, nos dirigeants scolaires ont décidé de travailler main dans la main avec les jeunes et leurs parents en matière d’adaptation scolaire. Les retombées de cette décision furent très positives. Les jeunes et les professionnels en éducation se sont mis à collaborer ensemble. La qualité des apprentissages en salle de classe s’est vue fleurir de jour en jour. Tous les élèves se sont mis à réussir à l’école, et on arrêta de les comparer aux autres. Sur les podiums en fin d’année, tous les étudiants, grands et petits, ont pu enfin recevoir leurs certificats de mérite respectifs. L’intimidation scolaire est devenue une chose du passé. L’économie de la province est entrée dans une phase d’épanouissement sans pareil. Pour ce qui en est des marchands de souliers, il paraît qu’ils ne savent plus où se mettre la tête, mais sont très heureux de voir leur marchandise se liquider à bon profit.



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